Il en est de Conte d’été comme des albums des Beatles, du groupe Air, des textes de Desproges ou de Maupassant. Je m’y sens chez moi. Alors j’y reviens fréquemment. Je ne regarde plus un film, je n’écoute plus de la musique, je ne lis plus une histoire. Je deviens le film, la musique ou l’histoire.

Conte_d_ete_01Gaspard, Léna, Margot, Solène sont des compagnons qui ne me quittent pas, qui dessinent une carte du Tendre moderne où les rôles sont clairement définis. Chacun verra midi à sa porte : on peut condamner Gaspard pour ses non-choix. Il n’en reste pas moins que ses hésitations le rendent profondément attachant. On aimerait lui souffler à l’oreille que la petite serveuse de la crêperie est bien la meilleure et qu’il passe à côté d’une belle histoire. Mais ce ne serait plus Gaspard et il ne peut pas y avoir un happy-end après tous ces atermoiements. « Tu méditeras là-dessus », lui lance Margot à nouveau courtisée, mais hélas prise. En cela, la morale est sauve. Rohmer ne fait pas l'apologie du doute. Ce que quitte le jeune homme en se dirigeant vers l’embarcadère, c’est aussi une vacance au sens propre du terme, un vide à combler, une sorte de no man's land sentimental. L’autre rive est certes un immense point d’interrogation. Cependant, riche de tout ce qu'il aura vécu, le personnage est capable de se diriger, en considérant que l'aventure est une tentation (ce qui peut arriver, comme ce qui peut ne pas arriver), non une fin ou un fondement sur lequel on peut mener une existence tout entière.

En chacun de nous, il y a du Gaspard –indécision-, de Léna –orgueil, mépris-, Margot –sollicitude, prévenance-, Solène –narcissisme, désir de séduire-. Rohmer a mille fois trouvé la note juste, mais dans Conte d’été il y ajoute une fluidité et une douceur qui rendent l’œuvre unique. Les travellings sont voluptueux, tous les comédiens ont la grâce, Melvil Poupaud le premier qui y trouve son plus beau rôle.