- On vit sur un fort ancrage culturel du texte en France. Pour beaucoup, la bonne chanson française est forcément littéraire (par là, cette chanson avoue sa dette à la poésie). Brassens en constitue la figure tutélaire. Certains ont tenté de sortir du carcan : à mon avis, Gainsbourg a été le premier. Il a tenté d’assimiler le rock. En ce qui concerne Boris Vian, je trouve caractéristique que sa verve satirique se déchaîne en singeant les paroles des rocks américains. A travers lui, la chanson française se prévaut d’une soi-disante supériorité qui va perdurer pendant les années 60/70 et cliver le monde musical, les critiques, le public : variété/rock d’un côté, chanson à texte de l’autre. Pas de frontière poreuse entre les deux. Seule exception : l’incursion pop-rock d’un Ferré après mai 68.

- Le rock serait victime des blagounettes ourdies par Vian et Salvador. Chez nous, il n’aurait pas été pris au sérieux pendant longtemps à cause de cette approche satirique. Ce serait la malédiction des petits frenchies. Il est vrai que paradoxalement, en France, le rock a été parodié avant d’avoir vraiment existé. Et il a continué de l’être quand Johnny Hallyday et consorts ont déferlé (cf. Jean Yanne). Mais, au-delà du crime de lèse-majesté qu’on trouvera soit réac’ (jazz is better than rock pour Vian), soit drôle (les paroles indigentes de « Rock Hoquet » annoncent la vague yéyé), la France ne peut pas être un pays de tradition rock, puisqu’il n’y a pas eu de fondement blues qui aurait pu faire évoluer la musique vers cette forme. Le rock français a d’abord existé par l’imitation ou l’importation de ce qui se faisait dans les pays anglo-saxons, parallèlement à l’apparition d’une icône nationale, version abâtardie d’Elvis Presley. C’est sans doute pour cela que nous avons été longtemps à la traîne. Il y a quelques années, invité à une conférence sur le sujet, Manoeuvre a estimé que la France avait rattrapé le train au moment du punk, c’est-à-dire que pour la première fois les rockeurs français ont surfé sur une vague en même temps que leurs homologues anglo-saxons, qu’il y a eu concomitance musicale (jusque-là, on venait toujours après, toujours trop tard). Mais force est de constater que depuis, le rock français s’est toujours contenté de suivre ou d’accompagner les tendances.