La modernité étant par définition un terme polysémique, elle suppose une diversité d'approches : philosophiques, sociologiques, littéraires... Si -quels que soient les domaines auxquels on l'applique- l'on associe ce concept à une forme de rupture, on concluera que vis-à-vis du conservatisme de leur temps, Baudelaire ou Flaubert étaient absolument modernes : les deux l'ont douloureusement éprouvé en subissant un procès. Puisque la société a réagi, c'est que par définition elle était réactionnaire et que Les Fleurs du Mal comme Madame Bovary ont bousculé la morale : le plus grand conservatisme de cette société-là est de n'avoir pas jugé ces artistes sur la forme, mais seulement sur la foi de quelques thématiques jugées « scandaleuses ». Il y a donc une méprise qui concerne l'originalité de ces deux écrivains : pour moi, elle est purement formelle, parce que Baudelaire a fondé la modernité poétique en inventant le symbolisme et que Flaubert a fondé une modernité du roman en initiant une sorte d'artisanat du verbe qui hisse le genre à un degré de beauté stylistique jamais atteint jusque-là.

Ce terme de rupture, que je crois solidaire de la modernité, permet d'englober, sans aucun jugement, les progrès techniques en tous genres, l'amélioration du confort de vie ou les réflexions issues de l'Education Nouvelle, lorsque l'école n'envisageait pas que l'élève puisse être le propre acteur de son apprentissage. L'écume de cette vague, c'est que certaines de ces réflexions se sont systématisées pour devenir une norme -l'élève au centre du système, par exemple, officialisé par la loi d'orientation de 89- et c'est alors que le moderne cesse de l'être, puisqu'il rentre dans le rang, bascule du côté de la pensée officielle. Je pense que si structurellement on l'envisage ainsi, la dialectique est indispensable.

Maintenant, toutes les ruptures sont-elles souhaitables ? Non. Si on considère que le but ultime est de contribuer au bonheur de tous, certaines ruptures sont philosophiquement, politiquement impensables : l'individualisme effréné est une attitude mortifère, le fascisme qui se construit en anéantissant la démocratie, l'est également... Je pense que la rupture profondément moderne est celle qui élargit le champ de la pensée, produit des individus plus libres et en même temps plus complexes. Ce processus se résume en un mot : le vivant. Si les surréalistes n'avaient pas provoqué certains scandales, nous n'aurions pas étendu notre réflexion sur l'art, interrogé des codes séculaires. Si Bourdieu n'avait pas étudié les phénomènes de reproductions sociales, l'école aurait mené sa petite existence comme si de rien n'était, au lieu de quoi, alertée par ce constat, la réflexion pédagogique s'est élargie pour tenter de résoudre le problème. Qu'elle y soit parvenue est un autre débat...