série noireAprès trois premiers films remarqués, dont le désormais mythique
Police Python 357, Alain Corneau s'attaque à un sacré défi : adapter
l'univers de Jim Thompson, un des plus grands auteurs de polar américain.
Secondé par l'écrivain Georges Perec, le réalisateur déplace l'intrigue du roman
Des cliques et des cloaques dans un enfer urbain, peuplé de personnages
céliniens. Aujourd'hui, il est difficile d'appréhender Série Noire, sans
être piégé par la performance de Patrick Dewaere. On sait que le film d'Alain
Corneau a largement contribué à alimenter le mythe de l'acteur qui, en effet,
"vampirise" l'écran par sa seule présence, à telle enseigne que les
documentaires consacrés au comédien ne font jamais l'économie de la fameuse
scène où Poupart se fracasse la tête contre sa voiture.

 

 

Reçu par beaucoup comme un déchaînement de violence brute, faisant écho à celle que Dewaere
retourna contre lui, ce moment constitue en fait "un déchirement", comme le dira
le réalisateur dans une interview. Evidemment, elle étreint le coeur de ceux qui
la regardent et souligne à quel point Patrick Dewaere ne se réduit pas à l'image
d'un acteur animé d'une simple force animale et prompt à la déchaîner sous
n'importe quel prétexte. Plus encore, la mythomanie de Poupart, minable
représentant de commerce, contraint de voler et de tuer pour une histoire
d'amour impossible, impose une variété de postures, du burlesque jusqu'à colère.


Pourquoi alors invoquer le cabotinage, comme certains critiques l'ont
fait au moment de la sortie du film ? En vérité, l'instabilité qui concerne
l'ensemble des personnages, est catalysée par un environnement poisseux, selon
une implacable logique de fatalité. L'ensemble concourt à faire de Série
Noire
une sorte de cauchemar des cités. Au bout du tunnel, la jeune Mona
(Marie Trintignant, inoubliable) semble virevolter dans le bras de son
impossible amant. Mais son corps dessine un cercle dont les personnages ne
sortiront pas.

 

A sa sortie, l'oeuvre de Corneau s'avère un demi-échec (moins d'un
millions d'entrées). Certes, il conforte l'immense talent de Patrick Dewaere,
mais les palmarès des festivals ne le valideront pas. Rien pour le comédien au
Festival de Cannes, où Série Noire est présenté. Le coup de grâce a lieu aux Césars : Claude
Brasseur se voit attribuer la récompense du meilleur acteur de l'année. Plus de
trente ans après sa sortie, le film est reconnu comme un classique et la
performance de Dewaere unanimement saluée comme une des plus marquantes de toute
l'histoire du cinéma français.