Il proposa une brasserie, en plein cœur du quartier piéton. On avait connu démarche plus romantique, mais il s’excusa en avouant qu’il n’avait pas beaucoup d’argent. Elle lui pardonnait volontiers. C’est elle qui paierait le repas. Il avait d’abord protesté mollement, mais tout ce qu’il souhaitait désormais, c’était s’abandonner. D’abord dans une conversation littéraire, puis dans ses bras. Ils allaient étirer cette soirée. L’issue en était certaine.

Lorsqu’ils choisirent leur table au fond d’une grande salle abondamment éclairée et ornée de plantes artificielles, il prit enfin le temps de la dévisager, le menton posé sur ses deux mains. Ses yeux se perdirent dans les siens, gris-vert cerclés de lunettes rondes et sur sa bouche entrouverte dont l’expression candide la ramenait brusquement à ses jeunes années. Certes, elle avait vieilli, mais avec grâce. Ses traits ne s’étaient pas affaissés. Et lorsqu’elle riait, son visage prenait un air facétieux, qui démentait l’inexorable cours du temps. Elle effectua le même geste que Laurent, par plaisanterie et par connivence, pour lui assurer du bonheur qu’elle éprouvait à jouer sur le même registre. L’arrivée d’un serveur aux manières ampoulées les amusa. Il paraissait si étonnamment certain de sa prestance qu’il leur égrena le menu du jour avec la même conviction que s’il avait énoncé une vérité scientifique. Quand il partit, sa serviette sous le bras, Laurent se rapprocha d’Armande :

« Parlez-moi de vous. Je ne sais que peu de choses et ce n’est pas juste. De quoi se compose l’existence d’une brillante intellectuelle ? »

Il s’étonnait de la facilité avec laquelle il parlait. Ce n’était pas même une affectation. Il devenait élégant à son contact.

Alors, elle lâcha la bride à ses émotions et se confia comme jamais, tandis qu’il l’écoutait attentivement, ponctuant de temps à autre ses paroles d’un signe de tête compréhensif. Lorsqu’elle abordait sa vie personnelle, son visage s’assombrissait. Mais l’évocation d’un livre ou d’un auteur la rendait à elle-même, à cette part de bonheur qui semblait assoupie et ne demandait qu’à être réveillée.

Quand elle eut achevé sa confession, elle parut épuisée et but une rasade de vin rouge. Elle grimaça, car elle n’était plus habituée à l’alcool. Pourtant, c’était soir de fête. Elle ne pourrait pas rentrer trop tard, elle avait prétexté un dîner chez sa meilleure amie. Ce temps qui était soustrait au quotidien lui paraissait une faveur consentie par le destin. Y en aurait-il d’autres ?

Le repas terminé, il se sentit des ailes. Celles-ci le portaient jusqu’à la mer.

« Et si on allait à Etretat ? »

Elle en posa sa tasse de café, dans un mouvement brusque.

« Laurent, vous êtes fou.

- Et alors ? s’exalta-t-il. On n’a qu’une vie ! Et la vôtre mérite bien de l’imprévu. Ce n’est pas ce que cherchait George Sand, également ?

- Si, bien sûr. »

Il l’avait aiguillonné, sentant qu’Armande était sur le point de céder, mais qu’elle se trouvait prise dans un jeu qui la dépassait elle-même et que la conscience de cette situation la réprimait dans l’accomplissement de ses désirs.

Elle parut réfléchir un instant. Son hésitation portait non pas sur un éventuel refus, car cela faisait longtemps qu’elle avait choisi son camp, mais sur le mensonge qu’elle allait inventer pour prolonger cette merveilleuse soirée. Elle prétexterait que son amie, profondément affectée par son divorce, l’avait retenue pour parler et qu’elle n’avait pas pu refuser. Son mari la savait proche d’une certaine Odile, une enseignante qui, après sa séparation, avait plongé dans la dépression et avait du mal à remonter la pente. Cela tombait bien : dans son texto, Armande avait indiqué qu’elle dînait avec elle.

En sortant du bar, ils aperçurent Anselme et Arthur qui marchaient d’un pas pressé, sans doute appelés par une de leurs premières soirées étudiantes. Ces derniers ne les virent pas. Et quand bien même cela serait arrivé, de toute façon Laurent s’en serait totalement moqué. Il ne craignait plus rien puisqu’il était persuadé d’aimer.

***

La falaise d’Aval et l’Aiguille Creuse baignaient dans une lumière blanche, offrant leur singulier profil à la lune qui semblait les couver d’un œil affectueux. La plage était totalement déserte. A quelques mètres de là, les vagues semblaient assoupies. Ils se posèrent sur les galets, silencieux et recueillis, absorbés par la magie du lieu.

« J’ai l’impression de renaître au monde, avoua-t-elle dans un souffle. C’est peut-être le début de quelque chose. 

- Continue encore. »

Elle se blottit contre lui. L’odeur de la laine se mêlait à un parfum dont il sentait les délicieux effluves.

« C’est un espace ouvert. Qui sait s’il ne préfigure pas ce qui nous arrivera. Je n’ai pas envie qu’on me juge. Je suis prête à aller jusqu’au bout, parce que je t’aime.

- Moi aussi, je t’aime. »

Un clapotis de l’eau sembla leur répondre, fonctionnant comme un signal. Il plaça son visage dans ses mains et l’eau de sa bouche se déversa dans la sienne. Leur étreinte fut silencieuse, bénie par le scintillement des étoiles. Très haut dans le ciel, une lumière jaune clignotait vers un ailleurs.

« Tu vois, après-demain, je serai moi aussi dans un avion. » 

Il recula soudain. Ce rappel le glaçait. Elle continua d’une voix devenue soudain absente.

« Tu sais, je reviendrai la semaine suivante. Le colloque ne dure qu’une semaine.

- Tu vas me manquer. Je ne veux plus te laisser. 

- Toi aussi, tu vas me manquer. Mais ce ne sont que quelques jours. »

Il la serra dans ses bras. Un long silence s’ensuivit. Elle regardait le point jaune qui s’éloignait bien au-dessus de la falaise d’Amont

« Peut-être qu’il y a une place pour chacun dans ce vaste espace… ».

Cette remarque les rendit tous les deux muets. Il se blottit à nouveau contre elle.

« Tu ne me laisseras pas, hein ? Dis.

- Jamais. »

***

Le jour où elle s’envola, il choisit de s’asseoir à une terrasse pour travailler le début de sa nouvelle. La clémence du temps mais également l’agréable sensation que l’après-midi lui appartenait, lui firent choisir un charmant salon de thé, à proximité de l’église Saint-Maclou. Il s’installa dans une cour bordée de hauts murs eux-mêmes recouverts d’un lierre épais, qui offrait un substitut de campagne en pleine ville. Les bruits de la rue ne parvenaient pas même ici, comme si tout contribuait à préserver ce lieu des agressions du monde moderne.

Elle l’avait laissé le matin sur le quai, la couvrant de baisers, lui promettant qu’à leur retour ils s’offriraient un week-end en amoureux à Paris. Elle connaissait tous les recoins de la capitale et elle brûlait de les lui faire découvrir.

A seize heures, conscient que son inspiration lui faisait défaut, Laurent leva le camp. Il attendrait un autre moment. Cela viendrait de toute façon. Armande lui avait appris que la patience est la vertu de qui sait écrire. Il était déjà heureux d’avoir pu s’arracher à cette image de dilettante, d’aimable compagnon que tout le monde apprécie, sans pour autant l’aimer. Le lendemain de leur soirée à Etretat, il avait eu Angélique au téléphone et il lui avait annoncé que si leur relation avait encore un avenir, elle devait admettre qu’il avait un nouveau passe-temps : l’écriture. Et quand il avait dit « passe-temps », c’était par pure modestie, pour l’habituer sans doute à ce dont il commençait à rêver secrètement : devenir un écrivain. Il était jeune, l’avenir se déroulait comme un long ruban à ses pieds. Elle n’avait pas paru si surprise. Elle sentait qu’il lui échappait, mais son manque d’attention l’aveuglait sur la cause. Si elle l’avait davantage observée, elle se serait rapidement doutée de ce qui arrivait. Tant pis pour elle.

Fort de ces certitudes et de l’amour qu’il vouait à Armande, Laurent déambula le cœur léger dans les rues de Rouen. La douceur automnale était une incitation à la flânerie. La soirée s’annonçait belle et alanguie.

En passant devant la vitrine d’un magasin de hi-fi, le jeune homme remarqua un attroupement de vieilles dames. Celles-ci contemplaient un mur d’images, en secouant la tête, l’air stupéfait. En temps normal, Laurent ne se serait pas occupé d’elles. Mais il émanait de leur visage une telle affliction qu’il s’approcha intrigué et leur demanda ce qu’il se passait. Elles désignèrent les écrans de leurs doigts noueux.

On voyait l’image d’une carlingue qui flottait sur une mer calme, puis d’un porte-parole du gouvernement marocain en conférence de presse. Enfin, le président de la république française arrivait au terminal de l’aéroport d’Orly, devant une forêt de journalistes. Une bande blanche assortie d’un logo en couleur rouge clignotait sur l’écran et révélait la teneur exacte du drame. Laurent détourna la tête. Le monde devint à l’unisson de cette scène muette. Il déambula de longues heures comme un somnambule dans une ville qui lui parut soudain étrangère. Lorsqu’il rentra chez lui, il se jeta sur son lit et mordit son oreiller pour étouffer son chagrin.

***

Le lendemain le vit sur la plage d’Etretat, qui était devenue un jardin du souvenir. Il y resta de longues minutes à contempler cette mer dont ils n’avaient deviné que les contours et qui s’offrait maintenant à lui, surmonté par un ciel laiteux. En cet après-midi, quelques promeneurs déambulaient et des enfants lançaient des cailloux dans l’eau en poussant des cris qui lui parurent insupportables. Il ne voulait que du silence.

Il se retira dans un café de la ville, à l’écart des touristes, à l’écart du monde. Là, il reprit le début de sa nouvelle qui lui avait posé tant de problèmes. D’abord, son regard prit l’eau. C’était trop douloureux, il ne pourrait jamais plus écrire sans imaginer une ombre au-dessus de son épaule. Un instant, il songea à tout déchirer et à rentrer chez lui. Et puis, peu à peu, une idée émergea, qu’il n’avait jamais envisagée. Tout devint limpide. Alors, il se surprit à rire au milieu de ses larmes. Le stylo courait sur sa feuille. Il avait démêlé le nœud. Comme elle serait fière de lui ! Quand il eut fini, il relut l’intégralité de l’histoire et elle lui parut bonne. Il sortit alors et l’air lui sembla plus doux. Les enfants qui l’avaient agacé tout à l’heure s’étaient figés dans une posture recueillie. Ils regardaient le ciel, intrigués. A son tour, il s’assit sur les galets et observa cet étrange phénomène : au-dessus de la porte d’Amont, surplombant les épais nuages, un point jaune scintillait avec intensité.