Florimont_impasse_Vue_generale_02_miniNous l'avons enfin retrouvé Impasse Florilège, coincé entre quinze chats, trois perruches et un singe savant qui lit Proust en arménien. On le croyait mort, comme Guy Béart. Mais comme Guy Béart également, il suffit qu'on l'encourage pour que le flot paraisse ininterrompu : pourtant, celui qui se fait aujourd'hui appeler The King of Pomp, affectant la posture d'un autre artiste célèbre, promet de ne toucher ni à sa guitare, ni à quoi que ce soit qui puisse s'apparenter de près ou loin à un instrument de musique. C'est une réelle émotion de le revoir. Certes, les traits sont creusés, le poil moins dru qu'autrefois et -sacrilège-ses célèbres bacchantes ont laissé place à une fine moustache qui ourle une lèvre devenue sèche à force de chanter. 

Un peu à l'étroit dans ce qu'il appelle "l'arche de Noé", il nous accueille en pantoufles grises à semelles élastomères antidérapantes ("rapport aux crottes d'oiseaux", confie-t-il). Il défait aussitôt son chandail à capuche noire et nous tend sa grosse main caleuse, striée de de griffures ("rapport aux félidés", ajoute-t-il). On le dévisage comme une Mona Lisa sortie de son cadre et offerte à la convoitise du monde entier : non, le reste n'a pas tant vieilli, ni son regard toujours aussi malicieux, ni sa voix de baryton occitan qui déchaînerait une meute de femmes énamourées. Ses larges épaules rentrées, il s'agace de la présence des maraudeurs et souhaiterait que la police fasse davantage de rondes : "On m'a déjà volé ma pipe. Cette fois-ci, je n'ai pas voulu en faire des stances. Faut pas déconner". Est-ce pour cela qu'il s'est mis aux Lucky Strike ? Sourire évasif. Le bonhomme se renfrogne et agrippe sa guitare dont il tire quelques accords furieux et discordants. On attend quelques minutes. Un chat passe. La logorrhée reprend.

The King of Pomp nous rappelle que ses sources littéraires sont "de la meilleure eau". Et, convoquant la cohorte des grandes poètes -de Villon au sapeur Camembert-, il rappelle que sans eux, cette part de lui-même qui n'aspire qu'à la beauté serait restée "à moisir dans une arrière-boutique". Il est temps de déclencher le magnéto. L'ours est décidément sorti de sa tanière.

la-pompe-moderneLe Blog du Touilleur : A l'orée de cet entretien, on est d'abord surpris de vous voir vivant. Il n'est pas de coutume que des êtres humains morts fassent leur retour sur terre, a fortiori des artistes, même si les hommages rendus nous laissent croire qu'on ne trépasse jamais tout à fait quand on a du talent. Quoi qu'il en soit, nous allons vous poser la question qui brûle les lèvres de tout le monde : pourquoi avez-vous feint d'être décédé ? 

Le King of Pomp : La volonté d'en finir avec le mythe... de le tuer, en quelque sorte. Et de passer à autre chose. La meilleure façon de se soustraire aux regards des autres est de vraiment disparaître, si vous me permettez cette lapalissade.

Le Blog du Touilleur : Tout de même, vous avez laissé des millions de fans éplorés, qui n'ont cessé de vous regretter, croyant à votre décès...

Le King of Pomp, coupant : Je le sais et m'excuse par avance si l'ombre de ma croix les a privés d'un peu de soleil. Mais j'y étais contraint, outre que l'émergence d'une nouvelle sensibilité musicale m'a obligé à battre en retraite. Je l'ai d'abord signifié en quittant la scène. Souvenez-vous, 1977. Mais ce n'était pas suffisant.

Le Blog du Touilleur : Une nouvelle sensibilité ?

Le King of Pomp : Oui. Quand les ponques sont arrivés, j'ai compris que c'était la fin. La subversion que j'avais autrefois incarnée allait se dissoudre dans le pot-au-feu.

Le Blog du Touilleur : Mais en quoi les ponques représentaient-ils un danger pour vous ?

Le King of Pomp : Leur radicalité et leur manque de culture les exhortent à privilégier un idiome que je qualifierais de "sommaire". L'artisanat du verbe ne peut rien contre l'entropie furieuse.

Le Blog du Touilleur : C'est à ce moment-là que vous avez décidé de disparaître.

Le King of Pomp : Disons qu'en l'état et malgré les exhortations de mes amis, il n'était pas possible de lutter. Et je n'avais plus l'âge pour le faire. Ou alors, il eût fallu que je congédiasse mon contrebassiste, pour le remplacer par un Big Band ad hoc qui eût mis le petit Landerneau du spectacle en branle. Lors, j'aurais abandonné mon registre habituel et mon corps, agité de soubresauts inhérents à ce type de performance, ne l'aurait sans dout pas supporté. N'oubliez pas qu'à toute exhibition, ma nature est rétive.

Le Blog du Touilleur : Ce n'était vraiment pas possible ? Vous êtes pourtant d'une constitution solide !

Le King of Pomp : Chouchène me l'a déconseillé d'une manière si véhémente que je me suis fait tout petit.

Le Blog du Touilleur : Comment fait-on pour disparaître complètement ?

Le King of Pomp : On se montre à peine moins que je ne le faisais jusque-là et on charge les autres de colporter la rumeur. Puis on se cherche un petit trou moelleux où l'on vit de souvenirs.

Le Blog du Touilleur : Visiblement, ça a marché !Brassensflorimont1

Le King of Pomp : Je me félicite en effet que les trompettes se soient tues et qu'il n'ait pas fallu plus d'un tour de la citadelle pour qu'elles renoncent à la conquérir.

Le Blog du Touilleur : Comment avez-vous occupé toutes ces années ?

The King of Pomp : J'ai retrouvé le plaisir de faire des pompes, sans qu'elles soient funèbres, j'ai lu, j'ai troussé des vers... et je me suis follement amusé à reprendre de grands succès de variétés.

Le Blog du Touilleur : Sans blague ?

The King Of Pomp : Mais oui ! J'ignorais que ces vétilles fussent aussi jubilatoires et qu'on pût en faire son miel.

Le Blog du Touilleur : D'où la raison de votre retour...

The King of Pomp : En effet, les ponques ayant disparu de la circulation ou s'étant recyclé dans des combats d'arrière-garde, j'ai jugé qu'il fallait revenir avant de mourir pour de bon. Quand bien même mes fanatiques en eussent été chagrins, arguant de la tromperie que constituait mon trépas, un album de variétés sans produit ajouté, avec juste deux guitares, méritait une petit promenade sous les projecteurs. 

Le Blog du Touilleur : Il en sera question dans une prochaine entrevue... Tout de même, l'opinion publique et les médias en général ne vous ont pourtant pas ménagé.

The King of Pomp : Oui, je sais que pour un certain nombre, ce n'est pas convenable. Mais je n'en ai cure. Mon dessein n'a jamais été de plaire au plus grand nombre, vous le savez bien. Ce que les folliculaires en pensent, je m'en tamponne le diapason. Ils n'ont pas manqué de me porter au pinacle du temps que j'étais trépassé. Je n'espérais pas qu'ils maintinssent cette hauteur de vue à l'aune de ma résurrection. Les mots sont tous des braves types. C'est simplement agréable de le savoir quand on est encore vivant.

Le Blog du Touilleur : Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

The King of Pomp : Une vraie mort, en bonne et due forme, une Camarde en porte-jarretelles qui vient me chercher, alors que, rejeté de tous, j'essaye encore ma lyre au pied de l'échafaud. Comme disait l'autre, je veux mourir malheureux pour ne rien regretter.

 

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