urfe2Le roman que Butor et les thuriféraires du Nouveau Roman remettent en cause est celui qui a longuement prévalu en France, c'est-à-dire une "oeuvre d'imagination en prose" (Henri Coulet), dont le principal dessein est de divertir. Souvent hétérogène, ce type d'oeuvre multiplie les excursus et dilate le récit à l'extrême. Ainsi, L'Astrée se soucie peu de la "forme" ou de "résoudre" les difficultés d'organisation inhérentes à la multiplication des épisodes : les ruses amoureuses de Hylas n'entretiennent qu'un rapport très lointain avec l'intrigue principal, celle de l'Astrée et de Céladon. Ayant choisi de décliner le paradigme amoureux dans ses plus subtiles manifestations, D'Urfé ne peint qu'un type d'amant parmi tant d'autres.

A contrario, le genre que défend Michel Butor est une oeuvre qui valide une gestation souvent douloureuse et dont Flaubert constitue la plus emblématique des figures tutélaires. On sait que Madame Bovary fixa pour toujours la figure de l'artiste au travail, dévolu à son style comme le serait l'ébéniste à son meuble. La quête des formes les plus hautes se paie au prix d'une réclusion forcée à Croisset ou peut-être inconsciemment provoquée dans d'autres cas, lorsqu'on sait qu'un certain nombre d'écrivains tâtèrent du cachot, de Villon à Oscar Wilde, sans avoir omis de provoquer cette société qu'ils abhorraient. Quelques mois après sa garde à vue, Beigbeider lui-même disait lui-même que l'enfermement catalysait le processus de création. Mais Beigbeider n'est ni Flaubert, ni Villon, ni même Wilde, me dira-t-on. Et loin de rejeter le système, il s'en nourrit en goinfre. Passons.

 

 

graalPour autant, et bien qu'il n'eût pas encore acquis ses lettres de noblesse, le roman ne pouvait survivre sans structure. Et très tôt, les écrivains le comprirent. Chrétien de Troyes, qu'on classe comme le premier d'une longue lignée, parlait déjà de "conjointure", c'est-à-dire de la nécessité d'organiser un récit et d'emmener le héros d'un point à un autre. Magistrale illustration : Le conte du Graal relate le parcours d'un jeune niais qui apprend tous les rouages de la chevalerie, prouvant en cela sa vertu et sa morale, le rendant a priori digne de rafler la mise, s'il ne commettait l'erreur de se taire, lorsque la coupe sacrée passe devant lui dans le château du Roi Pëcheur (lui qui fut si prolixe quand il vit venir les chevaliers du roi Arthur, au début de l'histoire !). A ce moment-là, sans doute déçu, le narrateur le délaisse et se consacre à Gauvain, qui lui aussi aura sa chance, mais dont les aventures seront interrompues par la mort de l'auteur.