157Joy_Division___CloserLa rupture musicale

A l'aube des années 80, un chanteur de rock'n'roll se suicide. Un destin foudroyé... un de plus, dans cette litanie de vies tragiques que constitue l'histoire de cette musique ? Pas tout à fait. Car mettant fin à ses jours, le chanteur Ian Curtis, vingt-trois ans, tue dans l'oeuf ce qu'aurait été l'aventure de Joy Division. Juste avant le succès, le parcours prend fin... la coda s'écrira sans eux, sans lui. Non, Joy Division ne pouvait pas devenir un de ces vieux dinosaures du rock, et Ian Curtis ne pouvait pas terminer à bout de souffle comme ce vieil ébouriffé de Robert Smith, dont le rimmel coule maintenant un peu trop. Trop de problèmes personnels (son couple fait naufrage), trop d'ennuis de santé (Curtis était épileptique, comme on le sait).

1977-1980 : trois ans. C'est court, c'est peu, mais ça suffit à changer la donne musicale. Car en trois albums, dont un live, Joy Division a influencé toute la new-wave à venir, et bien au-delà les groupes qui initieront la trip-hop. Ecoutez Dummy de Portishead, vous verrez que les p'tits gars de Manchester (la ville de nos artistes) se profilent en ombres chinoises.

Après un opus très prometteur l'année précédente -sobrement intitulé Unknown pleasure-, où la rythmique obsédante de la musique et la voix caverneuse de Curtis créent une réelle atmosphère de la malaise bien loin des hurlements punks, le groupe publie Closer en 1980. Virage cold-wave. Quelques semaines plus tôt, Cure a produit un Seventeen seconds foggy à couper au couteau.

Quand l'album sort, Curtis est déjà mort. Ce sera donc le testament de Joy Division, car les membres avaient bien indiqué que si l'un d'eux venait à partir (dans les deux sens du terme), les "survivants" changeraient de nom et de musique. Prophétie accomplie avec New Order, une des formations phares de la new-wave des années 80. Pas le même groupe, pas la même musique toutefois. Joy Division avait écrit la bande-son d'une Angleterre industrielle frappée par le chômage, New Order fera danser les petits kids de Londres à coup de tubes techno-dance.

Conjointement à Closer, est publié le désormais mythique single "Love will tear us apart", un tube en puissance, où la voix de crooner de Curtis fait merveille (Martin Hannett, le producteur, lui avait demandé de chanter comme Sinatra).

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Plus près de toi, mon Dieu...

"Closer", donc... et son terrible chemin de croix. Sur la pochette, un Christ au tombeau. Ambiance mortifère et Marie-Madeleine à genoux. Le disque est à l'avenant : tous les malaises, toutes les angoisses de Curtis s'exhalent en dix chansons, de "Atrocity Exhibition" et sa ligne de basse menaçante, jusqu'à "Decades", et son synthétiseur glacé, où le chanteur, d'une voix d'outre-tombe, nous laisse sur un "Where have they been ?" obsédant. Pas le genre de mélopée à écouter les jours de déprime. Attention, danger : la musique de Joy Division est pessimiste, résignée, terriblement introspective. Certes, on peut évoquer des morceaux un peu plus dansants comme "Isolation" ou "A means to an end", mais l'ensemble ne se départit jamais d'une froideur qui glace, qui accable, et qui culmine dans "The Eternal", où Curtis retrouve des accents de crooner, enrobés par des choeurs grégoriens tombés au fond d'un puits.                                                                                                           

Les paroles de Curtis achoppent sur tout espoir : elles n'évoquent que l'abandon, l'isolement, la rupture. Point de salut dans ce bas monde. Sur les ruines de la contestation punk, il n'y a qu'un nihilisme tragique, dans lequel se draperont les jeunes gens de la génération new-wave, qui en écoutant The Cure et son album Faith, sous influence Joy Division, qui en préférant Bauhaus et son esthétique plus vampirique.